La règle du jeu


« J'ai travaillé comme un fou ces derniers mois et le jour de la compétition rien. », « Je ne comprends pas les juges, j'ai bien dansé, j'ai bien mis ma tête et je ne suis même pas pris en finale. » Ces paroles, vous les avez tous entendues. Peut-être même les avez-vous dites ou pensées. Certains même n'hésitent pas à critiquer vertement les juges en laissant penser une incompétence ou un règlement de compte (sic). D'autres disent qu'il s'agit d'une mauvaise voire d'une absence de préparation mentale.
La réalité me semble toute autre. Aussi bonne que soit la préparation physique, technique, tactique ou mentale, un sportif qui n'a pas compris les règles du jeu de la compétition de danse sportive n'est jamais prêt. Il se sabordera de lui-même. Il accusera le monde entier d'être contre lui. Il se sentira frustré. Et, à plus ou moins long terme, il perdra toute motivation et arrêtera la compétition.
Alors mettons à plat cette règle du jeu, acceptons-la et ensuite tout devrait aller mieux.
Mais, direz-vous peut-être, la danse n'est pas un jeu, c'est un sport. D'où cette question : qu'est-ce qu'un jeu et qu'est-ce qu'un sport ?
Des personnes jouent au ballon dehors. Elles s'amusent, il n'y a pas d'enjeu. C'est un jeu. Ensuite, ce jeu est codifié, structuré en fédération nationale puis internationale. Alors, il prend immédiatement le statut de sport. Mais au fond, ce n'est toujours qu'un jeu auquel on a attribué... un enjeu. Or, dès qu'on se crée des enjeux, on stresse, on se focalise sur le résultat, on en fait une montagne. Et on perd ses moyens.
N'oublions pas qu'avant d'être un sport, la danse sportive était un jeu. Pour la petite histoire, les compétitions de danse étaient à l'origine des démonstrations exécutées par des professeurs de danse pour attirer l'attention du public sur l'aspect technique de leur danse. Le but était d'attirer du public dans leurs écoles. Ensuite fut instauré un classement. Le jeu devenait ainsi plus attrayant. De là est née la compétition de danse. Bien plus tard, quand les fédérations ont été créées, elle devint un sport et on adopta le qualificatif de danse sportive.
Et comme pour tout jeu, pour tout sport, il y a une règle du jeu.
La danse sportive a ses particularités par rapport aux autres disciplines sportives. Il faut en prendre conscience et les accepter avant de faire de la compétition afin de l'aborder plus sereinement.

La danse s'exécute en couple
Tout d'abord, pour participer à une compétition, il faut être deux, ce qui est bien souvent oublié. Combien de fois en entend dire : « Ce danseur est super, il va gagner, sinon les juges sont incompétents ». En fait, c'est la prestation du couple qui est jugée, et non celle d'un des partenaires. Chaque fois que vous préparez une compétition ou que vous dansez, gardez bien cela en tête : on juge l'harmonie du couple et non pas un numéro individuel. Faites des figures en fonction des possibilités techniques et d'expression du partenaire le moins qualifié. Pensez à mettre en valeur le couple et non l'individu.

Le jugement porté est humain
Dans la danse, il n'y a aucun chronomètre ou but marqué. Pour gagner, il ne faut pas éliminer les autres, mais convaincre.
Le rôle du juge est de donner son avis sur la performance des couples. Soit il les sélectionne pour le tour suivant, soit il les élimine. C'est une lourde responsabilité.
C'est pourquoi il applique les règles de base : le couple est-il bien en musique, peut-on comprendre les figures et les mouvements, les figures sont-elles bien exécutées, adaptées au niveau d'exécution...
Si vous êtes en dehors de la musique, le juge est content. Vous lui donnez un argument pour vous éliminer. Il lui reste moins de couples à classer. Si vous faites des choses trop difficiles pour vous, vous lui simplifiez le travail également et vous êtes mal noté. Si vous faites des mouvements, des figures qu'il ne comprend pas, qu'il n'arrive pas à lire, il ne cherche pas à comprendre. Il n'est pas là pour vous faire plaisir ou vous repêcher, mais pour classer de couples. Et en plus il n'a pas beaucoup de temps.
Imaginez que vous soyez juge et qu'il y ait douze couples sur la piste. Vous devez en sélectionner six pour la finale. La musique démarre pour une minute et demie. Vous devez regarder les douze couples pendant 90 secondes, soit 7,5 secondes par couple. Comme les couples ne dansent pas immédiatement après le début de la musique à cause de la prise de tenue et des mesures d'introduction (en général quatre mesures), le temps se réduit à 6,8 secondes. Une fois que vous choisissez un couple vous le notez sur votre feuille. Vous cherchez le numéro sur la feuille, vous cochez, puis vous redirigez les yeux sur la piste et vous cherchez un autre couple. Dans le meilleur des cas, cela vous a pris un peu plus d'une seconde et demie. Cela veut dire que vous avez regardé chaque couple pendant environ 5 secondes.
Le juge se fait son opinion sur ce qu'il voit, quand il le voit. En moyenne, il regarde effectivement chaque couple pendant 5 secondes. ça représente une partie très courte de votre danse et le classement de chacun des juges peut intervenir à n'importe quel moment. A vous d'être bons tout le temps ! Pensez et acceptez que votre classement puisse se faire sur chaque figure et sur chaque pas.
Qui dit jugement humain, dit subjectivité... et donc contestation possible. Le juge est un être humain qui, par définition, a une culture, une opinion, des valeurs, des croyances et des goûts qui lui sont propres. Il a appris la danse et la vit sous un angle peut-être différent de vous, de votre professeur ou de votre entraîneur. Et en plus, comme pour tout le monde, le juge a également le droit à l'erreur
Pour déterminer un gagnant, on demande l'avis de plusieurs experts. Et on se range à l'avis de la majorité de ces experts. Ce qui veut dire que deux jurys peuvent donner des avis et donc des résultats contradictoires. Ce qui n'enlève rien à la qualité de votre danse ou à la compétence du juge. Ce peut être choquant de lire cela, mais c'est la règle du jeu de la danse sportive. On l'accepte ou on ne danse pas en compétition.

Faire ce que l'on sait faire
Combien de fois entendons-nous des juges dire d'un couple « qu'il fait les pieds au mur » ? Et cela chaque fois que le couple tente d'imiter les enchaînements de couples de haut niveau qu'il a vu à la télévision, dans des vidéos ou des stages. Combien de danseurs essaient ainsi de reproduire en compétition ce qu'ils pensent avoir vu ou compris sans en avoir les moyens techniques. Les résultats, évidemment décevants, de ce type de démarche engendrent une démotivation dont on fait porter la responsabilité aux juges, si facilement accusés d'incompétence ou de parti pris.
Ce que les juges recherchent est une prestation propre, qui dégage de l'émotion. Il n'y a pas si longtemps que cela, un couple a gagné le Blackpool professionnel latine en ne faisant que de la base ! Il fallait oser le faire et être sûr de sa technique.
Pour accrocher les juges nul besoin de chorégraphie sophistiquée. Il suffit de bien faire ce que vous pouvez danser. Chaque entraîneur a sa méthode d'apprentissage et de progression. Un tel développera la technique du couple avant de lui donner un enchaînement plus compliqué, alors que tel autre bâtira une chorégraphie avec des difficultés à travers lesquelles il travaillera ensuite la technique. C'est leur choix et aussi le vôtre. Mais en compétition vous ne devez faire que ce que vous savez faire, bien faire, et uniquement cela. Vous n'avez pas le choix.
Imaginez qu'un des juges vous regarde au moment où vous faites quelque chose que vous ne maîtrisez pas ! Son opinion est faite et tant pis pour le reste de votre travail. Il est vrai que les juges peuvent vous regarder à des moments différents. Vous pouvez vous racheter auprès d'autres juges. Mais pour celui qui vous a vu à cet instant précis, c'est fini. Dommage !

Plusieurs couples dansent ensemble
L'une des règles de la danse sportive est que les couples dansent en même temps sur la piste. C'est ce qui la différencie d'autres sports comme le patinage ou chacun évolue seul, ou le judo et la boxe où on est l'un contre l'autre. Dans d'autres sports encore, comme la natation, la course, on performe individuellement, mais on sait ce que font les adversaires et où ils se classent par rapport à nous. Ici, on danse avec les autres et non pas contre les autres. Cela demande de la maîtrise : vous devez apprendre à gérer la piste pour danser avec d'autres couples. Lorsque vous faites le tour de la place de l'étoile à Paris, vous devez conduire en fonction du déplacement des autres voitures. Il en est de même sur une piste de danse. Le terme anglais pour désigner cette technique est le floorcraft.
Deuxième élément d'ordre psychologique à prendre en compte : ne pas se laisser distraire. Peu importe ce que font les autres, on doit se focaliser sur ce que l'on a à faire et uniquement sur cela.
Troisième point important, vous ne savez pas ce que font les autres couples pendant votre compétition, vous ne pouvez pas savoir s'ils ont fait mieux ou moins bien que vous. Vous n'avez aucun moyen objectif de déterminer un classement à la sortie de piste. Ce sont des personnes extérieures, les juges, qui ont choisi en fonction de ce qu'ils ont vu à un moment donné.

On danse sur de la musique
Tout le monde danse sur la même musique. Donc, a priori, les couples sont à égalité. Mais le sont-ils vraiment ? En réfléchissant bien, rien n'est moins sûr.
Imaginez que vous débutez une compétition avec quatre passages. Le directeur de tournoi décide, dans un souci d'égalité, que ce soit la même musique pour tout le monde. Au premier passage les couples découvrent la musique. Sont-ils à égalité avec les couples des passages suivants qui ont eu le temps « d'apprendre » la musique sur laquelle ils vont danser ? à l'inverse, les couples du dernier passage entendent la même musique depuis six ou sept minutes. Il peut alors s'installer un sentiment de lassitude qui les empêche de s'exprimer autant que les couples du premier passage.
Si le directeur de tournoi choisit des musiques différentes pour chaque passage, ces problèmes s'atténuent. Mais les musiques sont-elles toutes aussi faciles à comprendre, à interpréter ? Chacun entend la musique à sa façon et l'apprécie selon ses goûts, ce qui la rend plus ou moins « porteuse » pour chacun des couples. Même en finale, alors que tout le monde danse sur la même musique, l'égalité n'est pas forcément respectée. Alors que je donnais un cours à un couple de haut niveau, j'avais choisi une des rumbas que j'aimais le plus. Je me disais qu'ainsi le couple allait pouvoir s'exprimer au maximum. Au bout de deux mesures, j'ai eu droit à cette réaction : « Tu n'as pas des musiques moins ringardes ? ». Conclusion : il est rigoureusement impossible de trouver la musique qui plaira et sera porteuse pour tout le monde. Ce n'est pas vous qui choisissez la musique donc, acceptez le fait que vous ayez à danser sur des musiques qui vous paraissent nulles, tout en sachant qu'elles peuvent être excellentes pour d'autres.

Le classement est le résultat d'une méthode
« C'est normal qu'elle ait gagné, son père la jugeait ! » Faux ! Dans une compétition, il y a le plus souvent au moins cinq juges. Les places attribuées par les juges sont analysées par le skating system. Celui-ci départage les couples en se basant sur le principe de la majorité. Si une majorité de juges estime que ce couple doit être premier, il l'est. Peu importe si un juge considère que ce couple est 6e. Par exemple, un panel de sept juges décernent les places suivantes dans une danse : le couple n° 10 obtient : 1-1-1-1-6-6-6, et le couple n° 11 : 2-2-2-2-2-2-2. Le couple 10 est classé 1er car la majorité des juges a considéré qu'il méritait la place de 1er quand bien même trois juges ont considéré qu'il devait être dernier de la finale. Et le couple 11 est classé second, alors que tous les juges sont unanimes sur la prestation. Donc, d'une façon générale, un juge ne peut à lui seul modifier le classement. Et si son jugement devait être déterminant, c'est que les couples sont très proches les uns des autres : il n'y a donc pas lieu à scandale. Quand on fait de la compétition il faut accepter ce mode de traitement.

à côté des règles du jeu qui sont spécifiques à la danse sportive, il y en a d'autres qui sont communes à tous les sports. Prenons les principales :

On a le droit de se tromper
Eh oui, c'est vrai ! Vous avez le droit à l'erreur. Alors pourquoi faire monter la pression ? Trop souvent les couples veulent toujours être sur le podium. Le jour ils n'y sont plus, ils mettent tout en doute. Ils s'interrogent non seulement sur les compétences des juges, mais également sur celles des entraîneurs, et parfois sur leurs propres capacités.
D'autres personnes se crispent à la simple idée qu'il ne faut pas faire d'erreur. à force de se le répéter, évidemment ils en font. Et le stress s'invite dans le couple et occupe de plus en plus de place avec pour résultat une contre-performance. Le pire, c'est qu'à partir de là, le stress s'installe pour la prochaine compétition. Et c'est le cycle infernal. Quelles sont les raisons de cet état de chose ? La peur du qu'en-dira-t-on, aussi bien du public, que des amis, de la famille, de l'entraîneur, du partenaire. La peur de se sentir diminué aux yeux des autres et aux siens propres. La peur de l'échec, de voir tout son travail réduit à néant. La peur de... Mais pourquoi avoir peur ? Quand on a peur pendant une guerre, une vraie, ou un attentat, ou même quand on est suivi dans une rue mal éclairée, c'est compréhensible. Il y a là atteinte à votre intégrité physique, voire votre existence même.
Mais dans la danse ! Le fait de perdre va-t-il changer quelque chose dans votre travail, votre vie familiale, vos projets ? Pensez-vous vraiment que votre entourage va vous renier parce que vous avez perdu ? Pensez vous qu'il vous estimera moins parce que vous avez fait une erreur ? Sûrement pas. Alors accordez-vous le droit à l'erreur. Et si vous faites une erreur, interrogez-vous sur le pourquoi de sa venue et comment la supprimer la prochaine fois.
Récemment j'ai échangé quelques mots avec une charmante femme qui avait dépassé la soixantaine. Elle me disait qu'elle n'avait jamais le trac lors des compétitions.
«Ah bon, lui dis-je ?
- Eh bien oui, répondit-elle, je ne mets pas ma vie en danger ! Pour moi la compétition est un plaisir. Ca ne m'empêchera pas de vivre demain. » Cette dame a tout à fait raison.
La danse doit rester un plaisir, n'y mettez pas d'enjeu. Relativisez la compétition par rapport à votre vie, votre devenir, votre vie professionnelle, affective, familiale. Vous devez venir danser en compétition parce que vous en avez envie, parce que cela est un plaisir pour vous. Vous devez vous sentir bien sur la piste. Ne croyez pas que la peur au ventre soit un passage obligé. C'est faux. Ce sont des idées préconçues sans aucun fondement. Accordez-vous le droit à l'erreur. C'est aussi une règle du jeu.

Les autres ont le droit d'être meilleurs que vous
« Je ne comprends pas, j'ai bien dansé et je ne suis pas en finale. » Oui mais les autres ont bien dansé aussi.
« Peut-être mais moi je m'entraîne trois fois par semaine. » Les autres aussi et peut-être plus.
« Mais moi, j'ai pris deux cours particuliers cette semaine. » Les autres aussi.
« Oui mais moi mon prof, c'est ... » Oui et le sien, c'est...
Etc.
C'est un fait, les autres ont le droit d'être meilleurs que vous au même titre que vous pouvez être meilleur qu'eux. Quand vous dansez vous ne savez pas ce que les autres font. Vous ne pouvez donc pas juger. Et même si vous les voyez, êtes-vous suffisamment objectif pour vous classer par rapport à eux ? Vous êtes vous déjà vu danser en réel ? Non, c'est impossible. Et la vidéo ne donne pas forcément une image fidèle. Admettez que les autres puissent être meilleurs que vous. C'est une règle du jeu.

Chercher le challenge
Il y a une grosse différence entre le challenge et la compétition. Une compétition confronte des personnes entre elles, alors qu'un challenge vous confronte avec vous-même. Contrairement à la natation ou la course, ici, on ne sait pas ce que fait l'autre. Dans la danse, on n'a aucun repère. Alors pensez à progresser par rapport à vous-même. Il est judicieux de mettre en place des objectifs, avec des étapes intermédiaires. Croyez en vous et en vos possibilités. Même dans les cas difficiles et perdus d'avance, vous pouvez faire une super compétition. Imaginez que vous dansiez en série 5 et que vous participiez à une compétition open à laquelle ne participent que des couples de 1re série. Le résultat est certain. La compétition est jouée d'avance, en tout cas pour ce qui vous concerne. Vous avez deux options : soit vous rentrez immédiatement à la maison, soit vous vous fixez un challenge pour cette compétition. Par exemple, danser sans s'arrêter et en musique. Si vous réussissez, alors quel plaisir... en plus de celui d'avoir dansé avec des grands ! Si vous ratez, peu importe puisque vous avez droit à l'erreur. Tirez-en des conclusions et des stratégies de travail pour le futur. L'échec n'intervient que quand on arrête. Ceux qui arrêtent ont toujours perdu. Ceux qui gagnent n'ont jamais arrêté. Bien sûr, quand on fait de la compétition, on veut du résultat. C'est normal. On y va pour gagner. C'est la civilisation et la culture qui nous ont enseigné cela. Mais est-ce tout dans la vie ? Et une carrière se joue t-elle sur le résultat ou l'échec d'un jour ?

En conclusion, quand on fait du sport, de la compétition, on doit tout d'abord connaître les règles du jeu. Sinon tout est faussé dès le départ. Les couples, qu'ils soient débutants ou confirmés, auront intérêt à réfléchir sur ces quelques points succincts. Je n'affirme pas avoir donné une liste exhaustive des règles, loin de là. La place est limitée. Un autre travail plus personnel reste à faire. Qu'est-ce que c'est que la compétition pour vous ? Comment la vivez-vous ? Que cela vous apporte t-il ? Etc. Ce sont d'autres éléments de réflexion particulièrement importants qui pourraient faire l'objet d'un développement.
Bien sûr, tout ce qui vient d'être dit semble évident. Mais y avez-vous sérieusement réfléchi ? Au fond de vous-même, au moment où vous entrez sur la piste, avez-vous vraiment accepté les règles du jeu ?

Marc Delacour